Pourquoi mon fils ne « peut » pas porter de barrette alors que ma fille « peut » faire du foot ?

On en a déjà pas mal parlé par ici ou par là, les combats du féminisme ne se gagneront pas qu’entre femmes. En tous cas, c’est ma conviction profonde, et encore plus car je vis mon féminisme à travers ma parentalité – dans un couple hétérosexuel. Je ne peux pas militer pour un partage équitable des responsabilités parentales dans le couple si j’exclus les hommes de ce combat, cela n’aurait aucun sens.

Pour autant, il faut rester vigilant.e.s sur un point ; si je crois profondément que les hommes peuvent être féministes, combattre les clichés, déconstruire la société patriarcale et paternaliste, etc., il est bien sûr évident qu’ils ne vivront jamais certaines situations dans leurs chairs, leurs corps, leurs cerveaux. Il faut donc qu’ils gardent une humilité nécessaire lorsqu’ils défendent certains sujets liés au féminisme, qu’ils sachent s’effacer devant les vécus et expériences. En d’autres termes, que les engagements féministes ne soient pas un nouvel espace de mansplaining (def Wikipédia : désigne une situation où un homme explique à une femme quelque chose qu’elle sait déjà, voire dont elle est experte, sur un ton potentiellement paternaliste ou condescendant). Mais passé ce point, je crois vraiment que les hommes féministes (et qui l’assument) sont nos meilleurs alliés pour un changement profond et durable des moeurs. D’autant plus car ils sont également victimes des diktats imposés par les injonctions actuelles.

Face à tout ça, l’un des points centraux pour une société plus équitable et plus juste ne fait aucun doute : l’éducation de nos enfants, filles ET garçons.

Là-dessus, cela fait des années que je chemine. Et paradoxalement, il me paraît assez facile d’élever des filles dans un modèle « féministe ». Leur dire qu’elles sont capables de tout, que rien ne leur est interdit et qu’elles doivent s’en persuader et en persuader les autres. En revanche, ça me paraît beaucoup plus difficile pour un garçon. C’est un comble non ?! Finalement, pas tant que ça … Je m’explique …

Il me semble que l’éducation des petites filles évolue réellement dans le « bon » sens depuis quelques années (en tous cas je vois une grande différence depuis la naissance de ma fille aînée). On leur apprend bien plus facilement à se défendre, qu’elle peuvent faire ce qu’elles veulent sans restriction « parce qu’elles sont des filles », qu’elles ne sont pas inférieures, qu’elles peuvent faire du foot, détester les robes et les princesses, devenir astronautes ou présidentes de la République, faire les études qu’elles veulent, ne pas se marier, ne pas être une mère sacrificielle ou au foyer par obligation, ne pas dépendre d’un homme, etc. J’ai bien écrit « plus facilement » car je sais que tout n’est pas gagné, loin de là. Les chiffres d’ailleurs le montrent, plus elles grandissent, plus les filles se recroquevillent dans leurs rôles genrés (« je ne suis pas bonne en maths », « je suis sage à l’école », « je ne dois pas faire de vagues », « je dois être belle et apprêtée » …), il faut donc ne rien relâcher, continuer, encore et toujours, à lutter et les éduquer en ce sens, même passée la petite enfance. Mais en tous cas aujourd’hui, une petite fille peut a priori sans trop de problèmes adopter « les codes » qu’on attribuait jusqu’à il y a peu aux garçons / hommes.

C’est évidemment une immense avancée, surtout quand on voit tous les autres domaines où les choses ont du mal à bouger. Mais ça ne suffit pas.

Parce que quand on parle d’éducation de petits garçons, alors là tout s’écroule (ou presque) et on ne retrouve pas du tout cette même fluidité. Comme si « les codes » attribués aux filles étaient tout de suite dégradants – et on en revient au point inconscient de départ très dérengeant : « les garçons, c’est mieux que les filles ». Demandez-vous comment sont connotés pour vous : un garçon qui se déguise en princesse, un garçon qui veut faire de la danse classique, un garçon qui n’aime pas se dépenser mais plutôt dessiner, un garçon qui n’a que des amies filles, un garçon qui aime beaucoup faire du baby-sitting, un garçon qui aime porter du rose, un garçon qui souhaite devenir esthéticienne (il n’y a même pas de masculin!), que sais-je encore.
Alors oui, il y a de plus en plus de petits garçons dans les cours de danse ou qui jouent à la poupée. Ok, ça, ça va. Mais pas trop quand même, on va pas lui acheter une poussette rose ! Ou autre exemple flagrant : maintenant, c’est assez unanimement acquis qu’un enfant garçon a le droit de pleurer ou de montrer ses émotions ; en revanche, plus il va grandir moins il va les montrer ou plus on lui fera de réflexions dégradantes à ce sujet. C’est intrigant ces rôles genrés qui s’accentuent à ce point-là en grandissant, cette innocence et ces efforts qui se perdent.

Ne voyez aucun jugement de ma part dans ces réticences ou connotations si elles vous frappent personnellement, car elles ne viennent pas de nulle part, j’ai les mêmes que vous. Ou en tous cas, je les ai eues longtemps. Nous sommes construit.e.s, élevé.e.s comme ça et cela demande un effort de s’en atténuer, voire de s’en affranchir. Mon propos c’est de me dire : c’est un fait, voilà comment est construite notre société, comme on a été éduqué.e.s (aussi bien par nos familles, que par les systèmes éducatifs, culturel, médiatique …). Mais partant de là, on fait quoi ? Où a-t-on envie d’aller, personnellement d’abord puis sociétalement ensuite ? Je suis partisane de la stratégie des petits pas. On ne changera pas tout d’un coup, et encore moins ce qu’on a de profondément ancré. Mais on peut agir à nos niveaux et surtout au rythme où l’on veut et jusqu’où l’on veut.

Cette réflexion que je vous livre aujourd’hui, j’ai mis quasiment 7 ans à la verbaliser ainsi. Enceinte de Petite I, je n’ai acheté que du rose, du Liberty, des collerettes. Et je ne regrette pas, je ne renie rien, j’en étais là dans ma construction de mère et c’est tant mieux ! Ma fille n’a pas été malheureuse, loin de là, et moi non plus. Mais je suis heureuse d’avoir cheminé depuis et d’offrir aujourd’hui d’autres représentations et éducations à mes enfants. Et vous commencez à me connaître, tout cela on le vit à deux avec leur père. Et ça a un poids énorme !

J’avais déjà touché du doigt la difficulté à éduquer un garçon de manière féministe ou égalitaire avant d’en avoir un. Maintenant que j’en ai un, forcément c’est plus concret, et j’y pense souvent. Souvent je me demande « est-ce que je ferais comme ça avec une fille ? Est-ce que je lui dirais les choses comme ça ? » (alors bien sûr il y a aussi l’effet « troisième » qui joue dans les choses qu’on fait différemment !). La dernière fois par exemple, il avait les cheveux dans les yeux au moment du repas. Et bien, rigolez si vous voulez, mais on fait quoi avec un petit garçon qui a les cheveux dans les yeux ? On lui coupe ? Et si on aime ses boucles, on fait quoi ? On le laisse enchaîner les conjonctivites, ou bien on lui met une barrette ou un élastic ? ;) Moi-même alors que je suis – je pense – vraiment ouverte sur tout ça, j’ai hésité, cherché d’autres solutions avant de finir par lui mettre une barrette de sa soeur pendant le déjeuner. Et il m’a fallu quelques minutes pour assumer réellement et me dire qu’on pouvait bien le voir comme ça, je m’en fichais, malgré les réflexions que j’aurais indéniablement (évidemment, quand ce genre de réflexions s’adresseront à lui directement, ce sera une autre histoire …).

Ce que je veux dire c’est que nos regards sont habitués aussi, nos représentations de garçons / filles sont aiguisées (merci le marketing rose/bleu qui date des années 80 pour nous faire acheter tout en double !) depuis tellement longtemps qu’il est difficile de les transformer. Et il faut l’accepter pour mieux les dépasser. Si je voyais depuis 3 ans des garçons avec des barrettes partout dans la rue, je ne me serais jamais posé une seule question. Pour autant, là encore, chacun.e doit/peut aller jusqu’au niveau de déconstruction qui lui convient. Il n’est pas question de dire qu’il faut à tout prix gommer toute différence entre les enfants filles et les enfants garçons, surtout si on n’est pas à l’aise avec ça. D’avoir conscience qu’on a une image construite des genres de nos enfants, c’est déjà énorme. Et je suis convaincue que ça aide énormément à agir, même sans en être conscient.e., vers plus d’égalité et une éducation qui nous ressemble.

En réalité ce qui me gêne profondément dans toute cette histoire, c’est POURQUOI est-on si réfractaires à attribuer à des garçons des codes dits « féminins ». Et j’ai bien peur que la raison ne soit pas jolie jolie … « Arrête de lui mettre des barrettes, il va mal finir » … « mal finir » ?… Derrière tout ça, il y a une « crainte » de l’homosexualité masculine, d’un « homme qui n’en serait pas un » (Attention : je ne pense ABSOLUMENT pas ni ne cautionne cette définition abjecte de l’homosexualité). Quand on dit que la société patriarcale et la masculinité édictée par la société peuvent être toxiques pour les hommes aussi, on est en plein dedans. Et depuis que j’ai identifié cette raison collective profonde (probablement inconsciente), j’y fais extrêmement attention et je l’ai tout le temps en tête. Car elle est évidemment très gênante à deux égards ; tout d’abord, non, mettre une barrette, ou un déguisement de princesse, ou jouer avec une poupée, ou faire de la danse, ou jouer avec des filles ne « rend pas » homosexuel, tout simplement car on ne « devient » pas homosexuel et encore moins parce qu’on a porté du rose ou une jupe (WTF ?!) ; ensuite car en fait, quel problème y a t il à être homosexuel ?

Je vous laisse sur ce dernier paragraphe de réflexion, qui peut déranger ou interpeller, mais c’est le but … Réfléchissons à nos représentations, à la société que nous voulons pour nos enfants, et aux rôles qu’on leur attribue sans qu’ils n’aient rien demandé et donc, à leur liberté d’être et de faire.

Mon article peut paraître brouillon j’en suis désolée, et il y aurait tant à dire de plus … mais d’autres l’ont fait à merveille ! Alors pour approfondir le sujet, je vous conseille la lecture de ces deux ouvrages indispensables :

Tu seras un homme -féministe- mon fils, d’Aurélia Blanc
Éduquer sans préjugés, pour une éducation non-sexiste des filles et des garçons, d’Amandine Hancewicz et Manuela Spinelli

La semaine prochaine, je fais un article – plus léger du coup ;) – sur les outils qui nous ont aidés ou nous aident au quotidien pour une mener une éducation moins genrée / plus égalitaire à la maison !

2 commentaires sur “Pourquoi mon fils ne « peut » pas porter de barrette alors que ma fille « peut » faire du foot ?

  1. Et, par conséquent, encore au-delà de la question de ce dernier paragraphe, pourquoi l’homosexualité masculine dérange-t-elle plus que la féminine ? Car sinon pourquoi la crainte d’une fille « garçon manqué » serait-elle moins importante ?

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    1. Merci de poser la question, car elle est évidemment très importante. Je crains que la réponse ne soit : car coller aux codes feminins, donc être « efféminé » est une « dégradation » de l’homme, alors que coller aux codes masculins et donc être « masculinisé » pour une fille est bien mieux vu. On en revient à l’homme supérieur à la femme….

      Après, on peut se demander pourquoi l’image d’une lesbienne est une femme qui a des codes masculins et l’image d’un homosexuel homme est un homme efféminé. Cette représentation même est erronée et bourrée de clichés….. Le chemin est encore long !

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