Et si on se réconciliait avec le féminisme ?

Demandez à dix personnes de votre entourage de définir “féministe”, et vous aurez dix réponses différentes. Chacun.e a sa propre représentation du mot, du concept, de son Histoire, et son regard à travers son propre vécu. On y met un peu de ce qu’on en sait, un peu de ce qu’on en entend et beaucoup de soi. Cela m’a toujours frappée, ce mot divise plus qu’il ne rapproche et c’est je crois le noeud de beaucoup de situations délétères.

Pour ma part, je pense qu’il s’agit du sujet le plus complexe et évolutif qu’il m’ait été donné de réfléchir depuis 33 ans. 

Une question de mot ?

Est-ce le suffixe -iste- qui inquiète ? Il faut dire qu’au milieu de mots comme “extrêmiste”, “capitaliste”, “gauchiste”, “islamiste” (pourquoi pas islamo-gauchistes tant qu’on y est !), qui ont tous une connotation péjorative dans la bouche de ceux qui les prononcent, il n’est pas très bien entouré. D’ailleurs, vous avez remarqué qu’il est plus facilement assimilé à ce type de mots négatifs qu’à des mots beaucoup plus neutres voire positifs comme “impressionniste” ou “altruiste”. Pourquoi ? 

Longtemps, les féministes ont été marginalisées

J’utilise volontairement le féminin car d’ailleurs, on n’attribue souvent ce substantif qu’à des femmes (nous y reviendrons plus loin). De “chiennes de garde” à “castratrices”, les féministes sont encore souvent vues comme des personnes forcément agressives, en colère, “anti”. Même si ça évolue un peu (et heureusement). Il faut dire qu’aux prémices du féminisme, il a fallu crier fort et longtemps pour qu’on les entende. Le mouvement a gardé la trace de cette marginalité initiale, et aujourd’hui encore ce fameux préjugé s’entend souvent : “ce sont des femmes en colère pour le principe, c’est tout”. Quel dommage. Quelle tristesse. Quel raccourci néfaste.

Bien sûr qu’il y a du combat dans le féminisme, bien sûr qu’il y a des convictions, de l’implication émotionnelle, du sentiment d’injustice, de l’incompréhension. Et il y a de quoi. Il n’y a qu’à voir la condition des femmes à l’échelle de la planète pour comprendre qu’il y a un problème et qu’il donne envie de se révolter. Mais c’est aussi tellement d’autres choses. Pourquoi réduire un concept si multiple, pourquoi ne pas se donner la chance de le penser différemment ? Pourquoi le marginaliser alors que si on en donnait une définition large, il concernerait la majorité des individus ? Pourquoi ne pas en faire un concept fédérateur plutôt que divisant ? 

Féminisme ne veut pas forcément dire militantisme actif, même si beaucoup le vivent comme ça, et à raison. Il peut aussi se vivre dans la sphère privée, intime, se vivre tout simplement. Il peut n’être qu’un Éveil au départ et s’intensifier par la suite. Il peut n’être qu’un questionnement en premier lieu, devenir une prise de conscience et finir par un changement profond. Tout dépend aussi de l’éducation dans laquelle on a grandi et de ce qu’on nous en a dit. Mais s’il pouvait ne plus être un gros mot ce serait tellement plus simple… Le féminisme a changé, évolué. Il est probablement bien plus large aujourd’hui, ne concerne plus que les mêmes aspects, infuse bien plus la société qu’il ne le faisait à ses débuts. Et quelle chance, quelle richesse ! Quelle saine lutte !

Vers un féminisme inclusif

Chaque jour j’évolue dans ma perception et mon vécu féministes. Aujourd’hui, je le vis, pour sa part intime (je le vis aussi sociétalement dans des luttes plus globales, mais ce n’est pas mon point juste ici), principalement à travers ma parentalité, dans mon couple hétérosexuel, ultra-conscient du sujet et engagé. Je suis peut-être utopiste mais je me reconnais dans un féminisme inclusif, divers, ouvert, pédagogique, réconcilié et mixte. Oui, mixte. C’est ma vision car c’est aussi cette situation que je vis et dont je peux parler. 

Je ne pense pas que seules les femmes peuvent défendre leurs droits et souhaiter l’égalité entre les sexes. Certain.e.s le pensent et évidemment il n’y aucun problème avec ça, puisque c’est aussi dans ses différents courants qu’un mouvement vit ! 

Mais de mon côté je suis beaucoup plus nuancée. Je pense évidemment qu’aucun homme ne comprendra jamais la peur permanente de se balader seule le soir dans la rue, la souffrance dans sa chair quand on maltraite notre corps féminin, la honte ou l’illégitimité ressentie avant d’annoncer une grossesse à son employeur, l’injustice d’être dénigrée parce qu’on est femme, le jugement permanent fait sur nos choix … Mais je crois que les hommes peuvent être des alliés, s’ils savent trouver la bonne place pour l’être. Sans s’approprier un combat qui n’est pas le leur ni en criant plus fort que nous, mais en soutenant et en acceptant que, pour une fois, ils ne savent pas mieux que les femmes. Se mettre du côté des discriminées sans chercher la gloire ou la lumière. Et croyez-moi, ça existe. Peu peut-être, mais ça existe. 

Cela ne veut pas dire qu’il ne doit pas y avoir d’espaces de non-mixité où la parole peut être plus facile, où la sororité est de mise et qui permettent de se confier, de se (re)construire. Ils sont très importants. Cela ne veut pas dire non plus que la “solidarité féminine” ou les “bandes de copines” n’existent pas, que les femmes et les hommes doivent être ensemble, tout le temps. Certainement pas. En revanche, je pense profondément que la lutte contre le sexisme et les discriminations, quelles qu’elles soient, se gagne ensemble, tous genres confondus. Et qu’il est temps que les hommes aient une vraie place dans ce débat, d’alliés, d’engagés permanents, et non de simples « spectateurs éveillés ». 

Je rejette tout extrémisme. Je ne crois évidemment pas à une supériorité de l’homme sur la femme, comme je ne crois pas à l’inverse. Je ne crois pas aux hormones qui expliquent tout, ni à une “nature féminine” ou une “nature masculine”. Je crois qu’il existe des différences bien sûr, et qu’on ne peut nier, mais qu’elles sont pour la très grande majorité construites par la société, la reproduction et l’éducation. Il n’y a qu’à lire des livres de référence sur le cerveau des unes et des autres pour se rendre compte que les différences réelles sont minimes (et d’ailleurs bien plus importantes entre deux femmes très différentes qu’entre un homme et une femme) et surtout, ne justifient à aucun moment la supériorité d’un sexe sur un autre. Je ne crois en aucun cas à la nature biologique comme justification de domination quelconque. 

En revanche, je crois à l’existence d’une culture patriarcale forte qu’il faut déconstruire urgeamment, aux privilèges dont on ne se rend même plus compte tant ils sont entrés dans les mœurs et qu’il faut combattre, à la culture du viol et des violences sur les corps des femmes, je crois également que l’injonction d’une masculinité « virile » à tout prix ne fait d’ailleurs pas de bien aux hommes non plus. Les hommes ont aussi profondément à gagner des luttes féministes, j’en suis convaincue. 

Et puis je crois à nos pouvoirs de parents par l’éducation. 

Liberté, parentalité, féminisme

C’est la parentalité qui m’a fait assumer mon féminisme et comprendre que ce n’était pas un gros mot ou un concept exclusif. La grossesse et l’accouchement d’abord, qui sont les moments où les corps des femmes sont les plus “dépossédés” alors que ce devrait être tout l’inverse. 

Puis la vie parentale. La charge mentale, la charge émotionnelle, existent. Une responsabilité parentale partagée – dès la naissance -, une égalité (qui convienne à CHACUN.E des membres du couple parental hétérosexuel quand il existe) est indispensable et les choses ne bougeront pas si homme et femme restent chacun.e dans leurs coins à se rejeter la faute sans cesse. Bien sûr les cas particuliers existent et les situations ne sont pas toujours aussi évidentes. Mais pour penser un concept et un changement de société, il faut le penser global. 

Encore plus que la parentalité, ce sont les répercussions sur les enfants – et donc les futurs adultes – qui me posent vraiment question. Je place la liberté au-dessus de beaucoup de valeurs – dans la mesure où elle n’altère pas celle des autres bien entendu. La liberté d’être qui on veut, de faire ce qu’on veut de notre vie, d’aimer ce/qui on veut, de penser ce qu’on veut, de faire les choix qu’on veut. C’est d’ailleurs tout ce que nous nous efforçons d’inculquer à nos enfants, malgré le lobbying des cours de récré ! Alors ces cases genrées aussi prononcées et systématiques débouchant sur des comportements induits me mettent très mal à l’aise depuis que je suis mère et qu’elles me sautent aux yeux. Nous avons un rôle à jouer dans l’éducation de nos enfants sur les rôles, les attitudes, les aspirations qu’on leur attribue en fonction de leurs sexes. Nous aurons l’occasion d’en reparler par ici :) 

On pourrait écrire des heures sur ce sujet donc je vais m’arrêter là et laisser les mots de la fin à la très grande Gisèle Halimi, en épilogue d’Une farouche liberté

“N’ayez pas peur de vous dire féministe. C’est un mot magnifique, vous savez. C’est un combat qui n’a jamais versé de sang. Une philosophie qui réinvente les rapports hommes-femmes enfin fondés sur la liberté. Un idéal qui permet d’entrevoir un monde apaisé où les destins entre les individus ne seraient pas assignés par leur genre ; et où la libération des femmes signifierait aussi celle des hommes, désormais soulagés des diktats de la virilité.” 

C’est exactement ce que je souhaite à – pour – mes enfants et pour tous les adultes d’aujourd’hui et de demain. 

Pour aller plus loin :
L’excellente revue
La déferlante, qui parle de cette pluralité des féminismes et qui fait voir “plus loin que le bout de son nez”, tout en étant très bien écrite et documentée
Les livres
Chère Ijaewele (ma grosse révélation) de Chimamanda Ngozi Adichie, Tout le monde peut être féministe, de Bell Hooks, Cerveau rose, cerveau bleu : les neurones ont-ils un sexe de Lise Eliot
Vous retrouverez aussi une grande sélection de livres anti-sexistes – pour adultes et enfants – en stories à la Une sur mon compte instagram
Les podcasts
Mansplanning, Papatriarcat, Les couilles sur la table, Un podcast à soi

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