Pourquoi et comment j’ai dealé avec l’éducation « positive »

Octobre 2014, je deviens mère pour la première fois. Bonheur immense. Nous allons de découverte en découverte avec notre petite fille, d’émerveillement en émerveillement. Certes, les nuits sont parfois difficiles, on lui découvre une intolérance aux protéines de lait de vache qui complique un peu la donne mais globalement vraiment, c’est facile. Très facile même ! (j’en prendrai encore plus conscience avec les années – et le nombre d’enfants ! – qui passent …)

Step 1 : la révélation

Fin 2015, Petite I a 15 mois, on commence un nouveau step dans notre parentalité : il faut gérer ses émotions, l’aider à s’exprimer alors qu’elle n’a pas encore la parole. Très vite, on voit qu’elle vit les choses très TRÈS intensément. Pour autant, hors de question de la mettre dans une quelconque case à son âge – jamais, d’ailleurs -, donc je commence à me renseigner doucement sur les manières de faire. Et je tombe, comme énormément de parents de mon époque, sur l’éducation positive, autrement appelée éducation bienveillante. Ayant alors très peu d’ami.e.s parents, je me plonge dedans par mes propres moyens, sans véritable esprit critique.

Un monde s’ouvre à moi, à nous. Je dévore les ouvrages de référence (Isabelle Filliozat, Catherine Gueguen, Thomas Gordon, Jane Nelsen …). J’ai l’impression de découvrir un univers des possibles incroyables et là, grosse révélation. Les neurosciences me fascinent … je trouve ça extraordinaire (et tellement rassurant) qu’on ait trouvé des preuves tangibles du bien fondé d’une éducation respectueuse pour les enfants. J’en parle à tout le monde, je fais même lire un livre sur le sujet à ma mère. Je me dis qu’une autre façon de faire est possible pour éduquer nos enfants. Moi qui ai souvent un sujet sur la légitimité de mes actes, je me dis que je pourrai être la mère que je souhaite en m’appuyant sur des preuves scientifiques et médicales : le pied ! Je crée mon compte Instagram, j’en apprends encore et toujours plus sur ce qui me paraît alors être « de nouvelles méthodes révolutionnaires » !

Nous échangeons beaucoup avec mon mari sur tout ça. N’ayant pas spécialement reçu ce type d’éducation (bien que non-violente et plutôt à l’écoute !), nous apprenons beaucoup et nous accordons sur le fait que c’est ce que nous voulons pour nos enfants. Nous écoutons beaucoup notre fille, communiquons beaucoup avec elle, lui parlons « vrai », ne crions quasiment jamais, la respectons dans son développement, ses choix, sa motricité, son langage, l’appropriation de son corps, ses relations …. et la gestion de ses émotions. Nous écoutons aussi bien ses joies que ses peines ou ses colères, l’accompagnons avec non violence et sans cris, même quand la situation est assez critique (les crises de Petite I étaient très intenses et longues). Avec du recul, c’est durant cette période que j’ai été le plus souvent mise à l’épreuve dans la gestion de la colère d’un.e mes enfants, et c’est cette période donc qui m’a permis d’acquérir les réflexes pour gérer une colère le plus sereinement possible. Pour ça, je ne le regrette pas. Mais c’était du taf !

Step 2 : la culpabilisation permanente

Et puis Petite I a grandi, le vrai stade de « l’éducation » est arrivé, Little A est née, et enfin Mini B. Professionnellement aussi j’ai cheminé, et je travaille dans la périnatalité et la parentalité depuis maintenant 6 ans. Aujourd’hui, je suis mère de 3 enfants en bas-âge, je bosse, une vie à 100 à l’heure, et je suis aussi beaucoup mieux dans mes baskets et beaucoup plus affirmée. Et aujourd’hui, je peux dire que l’éducation bienveillante comme règle ultime, j’en suis revenue !

Peu à peu, les préceptes de l’éducation positive sont devenus des espèces de dogmes (pour vous dire, il m’arrivait d’en rêver la nuit) desquels je ne pouvais plus sortir. Plusieurs fois je me suis retrouvée en pleurs ou me flagellant mentalement après avoir « osé » crier sur mes enfants qui repoussaient les limites ; au moindre cri, je m’excusais ; au moindre mot de travers, je me liquéfiais ; en fait, à la moindre émotion négative que je provoquais chez l’un.e de mes enfants, je culpabilisais et j’avais l’impression de lui griller le cerveau …

Je me souviens aussi d’une séquence dans une émission de parentalité grand public qui m’avait beaucoup marquée. L’une des grandes figures de l’éducation bienveillante avouait, avec une honte non dissimulée, qu’ « Il n’y [avait] pas de quoi culpabiliser, évidemment [elle] [avait] [elle] aussi déjà crié sur [ses] enfants … une fois chacun dans leurs vies. Et ensuite, [ils] en [avaient] beaucoup parlé en famille pour comprendre ce qui s’était passé. » …………. Crié sur ses enfants UNE FOIS CHACUN dans leurs vies ?! Alors que de mon côté je n’arrivais même plus à garder mon calme tant j’étais épuisée par mes triples journées … Je me suis sentie misérable et en même temps c’est ce jour-là que j’ai commencé à voir l’image se fissurer … Moi qui accompagnais par ailleurs des futurs et jeunes parents, comment une parole aussi culpabilisante (en faisant mine de pas l’être, c’est encore pire) pouvait être portée dans une émission si regardée et par une personne qui faisait office de référence ultime ?

C’était devenu très difficilement vivable, pour moi d’abord, mais aussi pour mes enfants, qui me voyaient défaillir à la moindre prise d’autorité. Quelle limite, quel cadre je leur offrais ? L’éducation « positive » à tout prix a fini par me faire douter de ma capacité d’être mère. On nous la martèle en permanence sans poser réellement de nuances ni permettre qu’elle puisse facilement s’appliquer dans un quotidien réel. En fait on a remplacé des dogmes autoritaires par des dogmes, certes « bienveillants », mais tout aussi enfermants, nous faisant croire qu’il n’y a qu’une bonne manière de faire – et la même avec tous les enfants … – et qu’en la « transgressant », on devient un « mauvais parent ». En tous cas, c’est comme ça que j’ai fini par le ressentir …

Et puis rien que le nom ; qui n’a pas envie d’être un parent « positif » franchement ? Donc en fait, à chaque fois que je crie, que je punis car je suis à bout et n’ai plus de ressource, que je dis que j’en ai marre ou que je pense à moi avant eux, je suis « négative » et nuisible ? Non vraiment, ça devenait trop culpabilisant.

Step 3 : le deal

Je n’arrivais plus à trouver mon juste-milieu et mon équilibre, et le 1er confinement a évidemment fait voler beaucoup de choses en éclats. C’est en rouvrant un ouvrage que j’avais pourtant adoré il y a 6 ans que cela m’a sauté aux yeux ; il était bourré de « il faut », de « il ne faut pas », d’injonctions déguisées pour être « le bon parent », encore une fois sans nuance ou souplesse apportée pour affronter la vie d’aujourd’hui. J’ai ressenti une vague d’angoisse m’envahir et je l’ai refermé. J’ai refait le lien avec l’émission vue quelques années plus tôt. J’en ai parlé à des amies, à mon mari et on a tous les deux décidé de faire un peu différemment. C’est aussi la rencontre avec une psychologue pour l’une de nos filles qui nous a ouvert les yeux … On a pris le parti de davantage s’écouter, nous, adultes (et entre nous aussi, parce que le couple s’oublie facilement dans toutes ces questions-là), j’ai lâché les phrases toutes faites que je sortais des livres, mes convictions construites mais pas forcément alignées. Et j’ai essayé de retrouver un peu de bon sens et de me faire CONFIANCE.

Alors évidemment, les préceptes de respect de l’individualité de chacun de mes enfants, d’écoute de leurs sentiments et émotions, de partage, d’empathie, d’encouragement, de non-violence, restent maîtres à la maison ! Mais je rejette à présent toute forme de culpabilisation parentale édictée par un modèle en particulier.

Depuis, c’est ce que j’essaye de faire passer comme message aux amies qui deviennent mères et qui me posent des questions sur l’éducation. Je leur conseille des livres si elles le souhaitent mais j’insiste bien sur le fait qu’il ne faut pas les prendre pour argent comptant. C’est une manière différente de voir les choses que celle que nous avons vécue enfants et il est important de déconstruire certaines choses.

A titre personnel par exemple, trois concepts m’ont particulièrement marquée et ne me quittent plus ; le fait que l’empathie s’apprend et s’entretient chez les enfants ; la théorie de l’attachement selon laquelle plus un.e enfant sera attaché.e à son parent lorsqu’il est bébé/petit, plus sécure et autonome il sera ensuite ; l’encouragement plutôt que la dévalorisation ou la répression comme méthode d’éducation dans l’apprentissage, même quand l’enfant échoue. Mais j’ai conscience que ces concepts font écho chez moi car j’y suis sensible pour un tas de raisons, et que d’autres parents feront ou ressentiront les choses différemment. Attention aux préceptes qui divisent les parents. Nous avons besoin d’entraide et de soutien, pas de se monter les uns contre les autres ou de nous diviser. La parentalité est bien assez difficile comme cela !

Nous avons pris conscience que ces concepts, aussi parlants pour nous soient-ils, ne devaient pas se substituer à notre bon sens et à la connexion avec nos enfants. Chaque enfant est différent et une méthode particulière édictée comme règle absolue ne conviendra pas à tous.tes et nous épuisera. Le burn-out parental est une réalité et un véritable fléau dans notre société. N’oublions pas qu’à force de s’oublier totalement au profit de nos enfants, c’est aussi délétère pour eux que pour nous. Foutons-nous la paix, bon sang !

Là par exemple, quand elles balancent partout des feuilles d’un dossier auquel je tiens beaucoup et que j’ai mis très longtemps à assembler, JE FAIS QUOI ?! 😝

Je rajouterai une petite chose … Le gros problème de l’éducation bienveillante – que l’on retrouve dans bien d’autres questions liées à la parentalité -, est que cette charge repose encore et toujours sur les femmes. Qui lit les bouquins ? Qui évangélise dans la famille ? Qui est « censé » être la « caution bienveillante » et celle qui « prend soin » ? Malgré toute la bonne volonté du monde, peu de pères prendront l’initiative de lire un livre sur le sujet, d’en parler à la mère de leur.s enfant.s et de l’introduire dans le fonctionnement familial … Raison de plus pour se lâcher un peu la grappe, chères mères ;))

Bref, j’ai dealé avec l’éducation bienveillante et ça va TELLEMENT mieux ! Certes, il y a plus de cris dans la maison, plus de lâcher-prise, plus d’émotions qui débordent, plus de « non pas maintenant », de « j’en ai marre » ; il y a des choses que je n’accepte plus sous l’unique prétexte de la « bienveillance », mais on est tellement, tellement plus sereins !

Et chez vous alors, ca deale ?! (sur l’éducation bienveillante hein, le reste, ça vous regarde – même si ça peut aussi soulager ;) )

Si vous souhaitez aller plus loin dans la réflexion sur ce sujet, je vous conseille :
– la dernière Newsletter de MILF Media
– la série d’épisodes consacrés au sujet par le podcast Meta de Choc
– les épisodes d’Arte Podcast Comment la parentalité intensive nous bouffe la vie ? et Comment renoncer à être un parent parfait ?

Certains propos sont assez « trash » je vous préviens juste, et évidemment vous serez d’accord / pas d’accord en fonction de ce que vous entendrez / lirez. Mais c’est aussi ça qui est intéressant, de confronter les points de vue et les hypothèses. Cela permet de réfléchir et de remettre certaines choses en perspective …!

6 commentaires sur “Pourquoi et comment j’ai dealé avec l’éducation « positive »

  1. Je trouve ça tellement important de transmettre cette notion… les courants éducatifs ‘bienveillants’ sont tellement en vogue qu’ils sont idéalisés et déroutés de leur forme initiale. Ils deviennent un vrai dogme, dont on peut effectivement se détacher, mais en en ayant souvent payé le prix auparavant… il faut insister auprès des jeunes mères pour leur indiquer que c’est une façon de faire parmi d’autres, pas une obligation, et qu’on peut piocher ça et là sans tout chercher à appliquer sans discernement. Malgré tous les principes et valeurs que je partage avec ces courants, le poids qu’ils prennent sous des formes parfois trop radicales me fait peur pour l’avenir.

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    1. Je suis tout à fait d’accord. Le maître mot en parentalité devrait être de mettre fin aux injonctions, quelles qu’elles soient… Elle font beaucoup plus de tort que de bien (même si elles paraissent de bonne intention !).

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  2. Merci pour cet article. J’ai à peu près le même parcours. Révélation, culpabilisation, deal… J’aimerais lire l’éducation approximative qui semble être une façon de dealer. À voir.

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