A quand plus de bienveillance médicale ?

[Article de 2017]

C’est un sujet qui revient de plus en plus souvent, comme un tabou qui tombe. Avant de commencer mon article, je tiens juste à donner quelques précisions en prélude, histoire qu’il n’y ait aucun malentendu. Aujourd’hui, j’aimerais vous parler de la malveillance à l’égard des patientes enceintes ou jeunes mamans de certains membres du corps médical. Ma précision porte sur le CERTAINS. Car nous sommes aussi entourées de personnes bienveillantes, compétentes, humaines et soutenantes, et c’est important de le dire ! Malheureusement, elles ne sont pas seules, et vivent bien trop souvent cachées, en particulier quand on se rend à l’hôpital … Je vous parlerai donc des « autres », celles qui ne se rendent pas toujours compte qu’ils ont en face une femme, une personne, un être humain, et pas seulement un utérus rempli de liquide dans lequel baigne un foetus ou des jambes écartées.

Le plus simple est encore de partir de mon cas personnel. Pour cela, voici quelques saynètes auxquelles j’ai eu la chance de participer :

Grossesse 1, devant moi en position gynécologique, à 28 SA aux urgence Interne : « Oh là là c’est quoi ce col ? [s’adressant à son stagiaire] T’as vu comme il est court ? Je vais chercher la sage-femme là, c’est pas bon ça » Mon mari : « Euh, mais ca veut dire quoi en fait ? C’est grave ? » Interne (levant les yeux au ciel) : « Ah bah Monsieur, évidemment que c’est grave, vous risquez juste de perdre le bébé en fait là ! » Moi, en larmes.
Interne : « Bah Madame, qu’est ce qui se passe ? J’ai dit quelque chose qu’il fallait pas ? Faut pas pleurer on va juste vous hospitaliser et vous aliter, rien de plus. » Rien de plus, merci pour vos mots rassurants !

Grossesse 1, rdv des 5 mois à l’hôpital Médecin : « Bon, vous allez me faire le test du diabète maintenant » Moi : « Mais toutes mes analyses sont bonnes depuis le début, je n’ai aucun facteur de risque et ma gynéco de ville me dit que ce n’est pas nécessaire de faire l’ultime test. » Médecin : « Vous allez le faire je vous dis. Vous voulez vraiment nuire à la santé de votre bébé ? Vous connaissez les risques du diabète gestationnel ? Parce que le jour où votre bébé naitra prématuré et aveugle, on va encore dire qu’on a mal fait notre boulot … » Ambiance … puis dans la même conversation, alors que je lui disais être particulièrement émotive depuis quelques semaines.
« Je pense que vous entamez une dépression, je vous prends un rendez-vous avec la psy de l’hôpital » Moi : « Non mais je ne pense pas que ce soit nécessaire, c’est une passade, c’est juste que je pleure plus facilement mais sinon je me sens très heureuse d’avoir ce bébé … ! » Médecin : « Et sinon, vous allez refuser tout ce que je vous dis de faire ? c’est pour vous aider que je vous dis ca. Vous savez, une dépression du post partum c’est très dur à gérer, vous ne pourrez MÊME PAS regarder ou toucher votre bébé, vous imaginez ? » Ah bah ça oui, j’imagine, surtout si elle est prématurée et aveugle, la pauvre …

Grossesse 1, le jour de l’accouchement, 30 minutes avant la naissance Moi : « J’ai très mal là, vraiment très mal » La Sage-femme : « Ah bah oui, y’a plus de péridurale ! J’appelle l’anesthésiste tout de suite » Celle-ci arrive, vraisemblablement je l’ai réveillée …
L’anesthésiste : « Qu’est ce qui se passe ?! [elle regarde la seringue vide, puis entre mes jambes] Oh là nan mais ça va là, il reste plus grand chose elle peut pousser comme ça la dame quand même ! C’est pour ça qu’on m’a réveillé ?? [j’avais donc vu juste] » Je vous rassure, elle s’est fait hurler dessus par la sage-femme et elle a remis une dose.

Grossesse 1, 48h après la naissance, au moment de faire le test auditif du nouveau-né Aide-soignante : « Euh bon, ca marche pas Madame, ne vous inquiétez pas. Mettez le doigt dans la bouche de votre bébé, il ne faut pas qu’elle crie. Attention, il ne faut pas non plus qu’elle tête hein (pratique). Bon, ca marche toujours pas, je vais chercher du renfort » (ce genre de mots qu’on adore entendre)
Moi : « On m’a dit que ça pouvait ne pas marcher si petit mais que ce n’était pas grave, est-ce possible ? » Aide-soignante, très embêtée : « Bah oui je crois … Enfin, je veux dire elle est pas forcément sourde votre petite. Bon, c’est sur que la ca marche vraiment pas, c’est à dire vraiment vraiment pas, encore plus que d’autres que j’ai vus. Mais on y croit hein, Madame, on y croit ! » J’aimerais la retrouver aujourd’hui, pour lui dire que ma fille pourrait entendre une araignée marcher tellement elle a l’ouïe fine …

Grossesse 2, aux urgences à 10SA pour des douleurs importantes au ventre et un petit saignement Me revoilà face à l’interne qui, trois ans plus tôt, m’avait annoncé avec tant de délicatesse ma menace d’accouchement prématuré. Encore elle. Qui a changé d’hôpital puisque je n’accouche pas au même endroit. La coïncidence qui fait plaisir.
Je me suis rappelée à son bon souvenir, elle a donc fait un effort pour s’exprimer – j’étais en plus avec mon mari qui avait bien décidé de ne rien laisser passer. Ce qui ne l’a pas empêché de m’examiner le col avec une brutalité insupportable, et sans me prévenir. Une autre forme de malveillance, celle qui te fait te sentir un utérus sur pattes …

Grossesse 2, aux urgences à 19SA, pour des salves de contractions importantes risquant de reconduire à une MAP Et BIM, je retombe sur elle ! Cette fois-ci je suis seule, c’est lundi dernier et je suis vraiment inquiète, envoyée par ma gynéco qui pourtant est d’ordinaire très zen. Je crains clairement une seconde MAP.
Interne : « Oui bon, vous avez des contractions, 30 par jour, des douleurs, une pesanteur sur le col, mais de toute façon vous savez bien que vous avez plus de risques qu’une autre de refinir alitée, non ? Donc pourquoi vous êtes inquiète ? Bon bref, regardons … » Encore un examen du col extrêmement désagréable, brutal et sans être prévenue. Ah si, pardon : « Ah oui, bah j’y vais » Non, nuance : tu Y ES chère Mademoiselle.
Interne : « Pendant le monito, allongez vos jambes » Moi : « Justement, quand j’allonge mes jambes j’ai encore plus de contractions. » Interne : « Oui, ah bon, c’est ça. Qu’est ce qu’il faut pas entendre … » Après 30 minutes de monito avec un capteur mal placé puis que mon utérus ne prend pas encore toute la largeur du ventre.
Moi : « J’en ai eu deux, dont une qui m’a fait tourner de l’œil donc je me suis mise sur le côté. » Interne : « Rien n’a été capté par la machine. C’est sûrement votre imagination. » Imaginez la force de mon imagination pour arriver à contracter mon bide assez fort pour m’oppresser la poitrine et me faire avoir une chute de tension, trop balèze cette imagination !

Si je vous raconte tout ça, c’est parce que je sais que je ne suis pas la seule, et je reçois chaque jour des témoignages qui font froid dans le dos sur la façon dont on est traitées dans l’univers médical. Et je ne parle même pas de celles à qui on annonce de mauvaises nouvelles …

Hippocrate

Chose à laquelle on ne s’attend pas du tout ; cela blesse toujours autant à la deuxième qu’à la première grossesse. Je pensais naïvement que je serais mieux armée, que je saurais me blinder ou répondre, que je m’en ficherais même car je sais, finalement c’est même devenu mon métier la périnatalité. Mais en fait non. Parce que je suis toujours une femme bourrée d’hormones, dont la sensibilité et l’irritabilité sont poussées à leur paroxysme dans je suis enceinte, et que la fatigue permanente me rend en plus particulièrement émotive. Et oui, je suis désolée, mais je continue à m’inquiéter pour ce que j’ai dans le ventre. C’est plus fort que moi ; j’arrive à la maternité avec mon histoire, mon vécu, mes ressentis et donc aussi mes inquiétudes. Et si tout cela a bien sûr changé de nature par rapport à il y a trois ans, ils sont quand même présents.

Je me demande à quel moment on va se rendre compte de l’impact que cela peut avoir sur une femme, comment on peut à ce point-là manquer d’empathie ? Certes, les métiers médicaux sont épuisants, éreintants même, il n’y a pas assez de personnel et eux aussi restent des êtres humaines ; certes les patientes enceintes ou jeunes mères se posent 36 000 questions auxquelles elles veulent des réponses précises, et qui souvent ne méritent pas autant d’inquiétude … Mais j’imagine que lorsqu’on choisit ces spécialités, que ce soit gynéco, sage-femmerie ou pédiatrie, on sais un peu à quoi on s’attend, non ? Qu’on ne va pas uniquement délivrer un acte –para- médical, mais également avoir en face une personne sous hormones (que ce soient celles de la grossesse ou celles de la maternité parce qu’il y en a forcément qui se développent pour qu’on soit aussi viscéralement inquiètes pour nos enfants ?!), qui a juste besoin d’être rassurée, d’être prise par la main, même si c’est pendant 5 minutes.

Vous savez, chers –para- médicaux, on vient rarement aux urgences de gaîté de cœur, on n’aime pas spécialement les hôpitaux, nous les (futures) mamans. Au contraire, la plupart du temps, ils nous font peur et on tremble à l’idée de ce qui va nous y être dit. Et je vous jure que si on n’avait pas en plus la crainte d’y être traitée avec une absence d’humanité flagrante, on aurait un peu moins peur, et du coup on serait aussi peut-être un peu moins soulantes, qui sait ? ;-) Vous avez le savoir, nous on a juste le ressenti. Vous êtes un argument d’autorité à vous seuls et ça c’est important que vous le sachiez, parce que tout ce qui sort de votre bouche est pris par nous de plein fouet.

J’imagine que vous faites de votre mieux, mais nous aussi vous savez. Nous essayons de faire en sorte que notre bébé se développe bien in utéro, qu’il ne manque de rien, nous tentons de composer avec cette sur-médicalisation parfois angoissante, avec ces hormones qui foutent tout par terre, avec nos interrogations et notre crainte de ne pas y arriver. Puis notre rôle de mère prend le relais, et là nous ne souhaitons que le meilleur pour nos petits, la chair de notre chair, pour les faire grandir le mieux possible, physiquement et moralement, en tentant de laisser derrière les injonctions culpabilisantes ou jugeantes, les pressions, pour faire ce qu’on sent. Et quand on sent quelque chose, c’est là où nous devons être écoutées.

Combien de mamans m’ont déjà dit « Je sens qu’il y a quelque chose qui cloche ». Parfois à raison, parfois à tort. Mais ce que je remarque alors, c’est que quand il y avait quelque chose, la culpabilité est décuplée quand elle n’a pas été suivie et entendue par le corps médical et que la situation a trainé ; et quand il n’y avait rien, le fait d’avoir été quand même entendue dans son angoisse ne provoque qu’un apaisement plus rapide et une plus grande confiance en soi la prochaine fois, et donc une prudence de mise devant une grosse inquiétude.

Ne nous prenez pas pour des folles névrosées qui s’inquiètent « pour tout et pour rien », ne nous dites pas des phrases marquantes comme « Qu’est ce qu’il ne faut pas entendre ! » ou « C’est surement votre imagination » ou le pire « Non, vous ne pouvez pas ressentir ça ». Tout comme demandez-nous la permission de nous mettre une sonde endo-vaginale pour un examen, de nous examiner le col, de nous appuyer sur le ventre, de nous examiner après l’accouchement, d’emmener notre bébé dans une autre pièce sans nous expliquer … Non seulement vous nous heurterez moins, mais en plus vous gagnerez notre confiance et notre reconnaissance, et il me semble que chacun en a besoin. Demandez à vos collègues bienveillants si ce n’est pas agréable et apaisant de voir repartir une femme plus sereine et souriante que quand elle est arrivée ! S’ils n’ont pas l’impression d’avoir accompli ce pour quoi ils ont choisi ce métier, qui n’est autre qu’une fabuleuse vocation, que je respecte tellement. Et en disant cela, je pense à mes deux anges gardiens, ma gynéco et ma sage-femme de ville, qui sont si extraordinaires et que j’ai une chance inouïe d’avoir pour m’accompagner.

De notre côté, nous, les (futures) mamans, quand nous n’avons pas la chance ou le choix de se faire prendre en charge par des personnes bienveillantes, il est de notre devoir de ne pas laisser passer et de réagir quand les attitudes sont trop violentes ou agressives pour nous. Plus facile à dire qu’à faire, je sais. Mais gardons-le dans un coin de notre tête ; ils savent, mais nous ressentons. Et on a le droit de ressentir et de le dire. Faisons des réflexions, écrivons, disons-le, appuyons-nous sur nos proches si on se sent trop vulnérables. Mais ne laissons pas faire ; il en va de notre bien-être, de notre dignité, mais aussi de ceux de nos congénères.

Alors, vous voyez, on a tous tout à y gagner dans cette histoire !

Et si on essayait de faire autrement la prochaine fois ?

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